Steve Jaunin était encore en plein apprentissage du travail au troupeau, lorsqu’il a fait la rencontre de J-P, un vieux berger.  Une rencontre ancrée dans le respect de la nature et des traditions qui l’a profondément marqué et dont il a souhaité partagé, ici, quelques moments privilégiés.

 

En ce début d’année, un ami m’a quitté  pour rejoindre sa propre étoile du berger.

 Il ne pouvait pas se faire à notre vie actuelle. Il était depuis 80 ans dans le monde de la montagne, du troupeau avec ces chiens.

 Il ne voulait pas être connu, il voulait juste vivre sa vie à sa façon.

Un morceau de pain noir, une bouteille de rouge et j’avais le droit à de grandes leçons de vie.

Le troupeau, la lecture de ce doux équilibre entre les bêtes, les chiens, l’environnement, c’était simplement sa vie.

Il n’a jamais voulu que je lui amène des amis au Mayen,  les gens et la foule lui faisaient peur.

Pour moi il restera à jamais un grand monsieur, et je lui dois beaucoup…

 

Bonjour à tous,

Un jour de 1912, un petit garçon est né, quelque part, dans le canton du Valais, en dessus d’Anzère. Sa famille est très pauvre et n’avait que des brebis, des lapins pour survivre.

Dès son plus jeune âge, il se met à garder des troupeaux avec comme seul aide des chiens qui venaient de ci, de là.

Un jour de mars 2008, j’entends parler de ce monsieur qui vit tout là-haut dans la montagne.   On me dit qu’il est un peu fou et qu’il est très solitaire. Qu’il n’est jamais descendu de sa montagne. On rajoute, il avait un chien gris qui ressemblait un peu au votre il y a plusieurs années.

Après quelques renseignements, je me décide d’aller voir ce monsieur qui a une centaine de brebis.

Mais pour aller là-bas, il faut le vouloir et impossible d’y accéder en voiture. Et il y a encore beaucoup de neige.

Après une heure de marche, j’arrive enfin devant un mayen, j’entends des bruits de cloches, de moutons. Je prends mon souffle et mon courage et je me déplace vers un monsieur, que la dureté de la vie, a marqué.

Je ne suis pas bien reçu et l’on peut sentir que ma présence le dérange. Soudain, il regarde mon chien et me dit «  Il est à qui lui »…puis il dit « lâches-le », je veux le voir…

Résultat laborieux pour moi, j’en avais les larmes aux yeux. Lui comme seul réponse m’a dit, il me plaît bien. Reviens en avril si tu le veux. Apportes-moi un kg de pain et une bouteille de rouge et il est repartit s’occuper de son feu.

Depuis ce jour-là toute ma vision sur le troupeau a changé et je le dois beaucoup à lui. Au-delà de sa dureté apparente, il m’a donné une leçon de vie.

J’ai longtemps hésité à écrire cet article. Est-ce que les lecteurs vont comprendre ce que j’essaie de faire passer. Je commencé à écrire, puis j’ai recommencé, et encore !  Je ne trouvais pas la justesse de ses paroles, comment écrire un article que tout le monde peut lire et surtout, en retirer un peu du message qu’il m’a transmis.

La revue RACP, c’est pour les passionnés des 4 races, et tout le monde n’est pas plongé dans le monde du troupeau.

Mais comment ne pas partager cette sagesse auprès de mes amis. Ces mots qui m’ont simplement changé ! Mais il m’a tant appris.

Alors Amis du monde du troupeau, Amis de la RACP, je vous offre aujourd’hui un peu de ses connaissances. Je vous ouvre un peu du « livre de vie du Petit Bleu », je vous mets au rythme des rencontres les, moments les plus marquants…

Bonne lecture.

Amitié à vous tous.

Steve.

 

Extrait du Carnet de bord «  du Petit Bleu ».

Mai 2008 à 86 ans:
Tu dis à Ayko d’être au loin et après tu le rappelles sous principe que “tu crois «  faux »  qu’il ne travaille plus ou pas !”.
Si tu as l’impression qu’il ne travaille pas, Tu n’es pas à la minute… Tu fais rien que de regarder ce qui se passe … Tu as le temps non?

« Enlèves ta montre et oublies le temps et sa valeur au 21 siècle ». Il est tout autre ici chez moi, et apprends que mes moutons n’ont pas besoin de montre.

Regardes ton chien revient au contact ; dis lui “File..” encore, Tu as un chien qui ne lâche pas le morceau alors tu peux te permettre… et saches que “ce qui n’est pas spectaculaire est souvent le plus efficace“… “Tu n’es pas en concours chez moi, t’as pas un chrono qui tourne”…

Et faire apprendre à un chien de travailler loin ça vaut dans les deux sens (par rapport au troupeau)…

-du très proche à moins proche, du moins proche au plus loin…
– du très loin à moins loin…pour le remettre plus loin (les gens ne profitent pas assez de ces moments là aussi…)…

C’est à toi de trouver, par rapport à ton chien, la distance nécessaire, pour trouver le juste milieu, par rapport à la pression que ton chien supporte, l’impact par rapport aux brebis…

Mais Steve, n’oublies jamais, il n’y a pas que le chien… il y a les brebis, l’environnement et toi…

Et tout est remis en question si tu as un chien qui n’a plus d’initiatives car il a été trop formaté…Prends le temps.

Mais initiative ne veux pas dire refus d’ordre…

Ton chien doit être capable de travailler au naturel dans la montagne sans que tu le vois. Il doit être capable de se fondre dans le travail discrètement, lorsque les brebis pâturent. Par contre, lorsque tu le désires, il doit être exact et précis.

Que veux-tu Steve? Travailler dans la réalité ou tu veux travailler pour essayer de faire bonne impression dans les concours par exemple.

Laisses filer cette mascarade pour l’instant, bosses, bosses…travailles…travailles… et tu verras que tout viendra tout seul (également dans ce monde que je fuis depuis 40 ans!).

 

Août 2008 :

Pourquoi as-tu deux chiens ?

A partir d’aujourd’hui, tu lâches ta chienne avec ton chien. L’équilibre doit aussi se faire dans ce sens-là. Un chien qui ne travaille pas, ne sert à rien chez moi.

Ils doivent apprendre aussi à travailler ensemble.

Septembre 2008 :

Mets ce foulard sur les yeux et assieds-toi. Maintenant avant de travailler, écoutes les brebis, écoutes leurs cloches…

Dis-moi combien de brebis tu penses entendre ? Dis-moi combien de brebis tu as compté avant de commencer ?

Maintenant, lâches ton chien et écoutes. Nous allons rester ici aujourd’hui vers cette forêt. Et tu vas juste utiliser l’ordre « doucement ». Remets ton foulard et utilises cet ordre seulement quant tu entends les cloches des brebis sonner un peu plus fort…

Tu vois, ça fait peut-être une heure que tu es comme ça, enlèves ton foulard et regardes. Mes brebis sont là, ton chien est calme et il a fait son travail de « berger des Pyrénées » dans la réalité du terrain.

Tu n’as plus besoin de le regarder aujourd’hui, tu peux lui faire confiance…

De septembre 2008 à août 2009 :

Continues, continues, continues, travailles, trouves le juste équilibre…

 

Septembre 2009:
Dernières paroles de J-P à 88 ans:


Steve, tu as maintenant un chien qui a deux travails… Il s’occupe de toi et tes problème de santé, comme il la fait devant moi… Tu étais souvent fâché que je te fasse travailler juste après, alors que tu disais qu’il ne pouvait pas faire deux choses en même temps…

Aujourd’hui ton chien vient de nous prouver, qu’il est capable de gérer ton état avec mes 70 brebis à côté… J’ai observé ton chien alors que d’autres n’auraient fait que de te regarder pendant ton absence…

C’est un chien utile pour toi qui est devenu un chien utile pour le travail sur les brebis…

N’oublies jamais cette phrase, elle doit revenir en toi quant tu auras des désillusions. Que ce soit à la montagne ou en concours!

Tu mesureras la valeur de tes amis. Que ce soit au niveau des propriétaires des brebis (dont  tu t’occupes des bêtes) ou des personnes  dans le monde des concours par exemple. C’est dans ces moments-là que tu pourras vraiment mesurer la valeur de tes amis…

Les amis n’ont pas de prix.  Moi je veux être là en tant qu’ami  (dans ta pensée) quant ça arrivera.

Alors maintenant prends mon troupeau et pars là-haut seul… Ne fais jamais venir de personnes ici comme je te l’ai demandé…
Moi je vais boire un verre de rouge à ta santé et manger un morceau de pain noir que tu m’as apporté.


Allez files, laisses-moi maintenant me reposer et va me faire pâturer mes brebis!

« Ah oui encore, tu peux redescendre sans Ayko, je le garde si tu en veux plus! »…